Le nouveau cœur européen de l’OTAN prend forme à Ankara
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Outre les annonces financières, le dernier sommet de l’OTAN de juillet 2026 à Ankara en Türkiye, donna des enseignements de gouvernance. Il a montré que la nouvelle version de l’OTAN, et son cœur unique européen, commençait à battre et prendre forme avec ses partenaires dont étasuniens dans une architecture encore à mûrir. Les engagements pris ont généralement été tenus avec de nouvelles orientations capacitaires et technologiques des alliés européens et partenaires pour répondre aux besoins à court, moyen et long terme afin d’éviter tout risque et menace et notamment un potentiel choc avec la Russie. Reste à savoir si les actions industrielles développées au sein de l’OTAN et de l’UE sont prêtes à être intégrées avec leurs partenaires ou restent en concurrence, au moins intelligente, avec des crises internes restant problématiques plus pour les uns que pour les autres.
Par François CHARLES
Eco et géopolitologue, expert stratégie et management, ancien responsable affaires industrielles internationales à la DGA, Président de l’Institut de Recherche et de Communication sur l’Europe (I.R.C.E.)
La déclaration commune à dimension politico-militaire, en passant par les volets économiques et industriels, rappelle l’article 5 et le lien transatlantique, que l’attaque contre un allié est une attaque contre tous, ce qui est peut être celle des mousquetaires mais l’a été aussi pour la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Elle rappelle les notions d’unité, de solidarité et de force collective « qui restent le socle sur lequel reposent la paix, la sécurité et la prospérité dont bénéficient le milliard de citoyens que compte notre alliance de pays libres et démocratiques », ce qui est le fondement de la création de l’Union européenne au-delà de valeurs ensuite imaginées au sein du Conseil de l’Europe, puis adoptées par l’UE, comme le drapeau.
En évoquant l’approche à 360 degrés de la dissuasion et de la défense, elle rappelle la boussole stratégique européenne, établie par les services de renseignements sous le couvert du SEAE et qui devrait être généralisée et adaptée aux groupes de pays qui défendent les frontières cardinales. Et devrait être désormais adaptée à la segmentation industrielle et l’imbrication des forces. Ne retenant officiellement que la menace directe russe pour la sécurité et la stabilité euro-atlantiques et le terroriste, les Alliés honorent les engagements en matière de défense pris à La Haye, oubliant volontairement ou non les autres sources de conflits, notamment en Proche Orient ou en Asie.
Il est mentionné qu’en 2025, les Alliés européens et le Canada, que nous avions notamment ralliés dans l’équipe européenne sur l’ACCS, l’épine dorsale de radars, ont augmenté de plus de 139 milliards de dollars leurs dépenses consacrées à la défense proprement dite pour renforcer « notre » base industrielle et notre résilience, supposant un nécessaire renouveau en plus de la résistance, en collaboration avec les États-Unis. Ces mêmes alliés européens et les Canada affirment continuer à soutenir majoritairement l’Ukraine, s’opposer à toute arme nucléaire par l’Iran et demandent la liberté de circulation dans le détroit d’Ormuz, sans définir de trublion ou de gardien du passage.
A Ankara, les déclarations se sont transformées en contrats concrets avec un nouveau montant d’achats de 50 milliards de dollars annoncé au forum lié des industries de défense, et non d’euros, visant à « doper notre capacité de production collective ainsi qu’à collaborer avec le secteur privé pour accélérer l’innovation » permettant le passage du simple engagement financier à une véritable concrétisation industrielle, notamment dans le domaine des drones et de la numérisation des armées. Un bémol toutefois sur le manque d’une vraie alternative à Starlink, les projets de systèmes européens restant de petites constellations et souvent réservées aux emplois étatiques. Bémol encore sur la nécessité de rappeler l'importance des architectures ouvertes et interopérables entre les pays de l'Alliance pour fragmentation, voire superfétations et duplications couteuses.
Selon l’actuel suprême commandeur de la transformation de l’alliance, la période est exigeante et intéressante car elle permet de tirer des leçons sur le caractère changeant de la guerre, l’apparition et adaptation des robots et drones, avec tests sur différents théâtres, sans oublier les armes traditionnelles. Elle permet de travailler sur le coup d’avance avec un processus de consensus extrêmement puissant avec des convergences fortes pour convaincre les Russes que ce n’est pas la bonne période pour attaquer. L’objectif est d’atteindre une capacité optimale dans 4 à 5 ans en agrégeant les nouvelles façons de faire la guerre à l’existant et en augmentant si possible désormais aussi l’effort spatial.
La Russie reste donc l’ennemi déclaré et il conviendra de confirmer son réarmement grâce aux renseignements satellitaires, aéronautiques, drone, électroniques, humains pour évaluer d’une part les éléments offensifs qui doivent faire oublier le bouclier de l’ancienne ligne Maginot et imaginer les éléments de disruption, comme quand le front de mouvement a été relancé en 1917 mais également les délais de mise en œuvre, et sans omettre la menace NRBC qui cause souvent plus de ravages que les bombes.
L’article 2 de coopération économique est abordé quant à « l’élimination des obstacles qui freinent les échanges commerciaux entre Alliés » et le recours « aux partenariats de l’OTAN pour maximiser la coopération industrielle et l’épaisseur du tissu industriel de défense »
Au-delà des sempiternelles réclamations du Président étasunien, qui s’exprime sur l’OTAN comme s’il n’en faisait plus partie, rabaissant une fois de plus l’Espagne à la traine dans les objectifs réclamés et contribuant pourtant à la boussole stratégique sud, l’article 3 sur les capacités à mettre en place par les membres, a été l’objet de nombreuses annonces concrètes, dont en marge du sommet, soulignant que la dissuasion et la défense de l’OTAN reposent sur un ensemble de capacités nucléaires, conventionnelles et de défense antimissile, complétées par des moyens spatiaux et cyber dont un cloud de combat, Dans le cadre de la Stratégie pour la coopération entre l’OTAN et l’industrie : Achats de 10 avions Saab Bombardier GlobalEye le puissant radar Erieye Extended Range pour 11 pays pour remplacer la flotte vieillissante d'AWACS E-3 Sentry européens, montrant aussi la séparation entre l’opérabilité étasunienne et européenne. On rappellera les discussions avortées dans les années 90 entre Suède et France qui n’étaient pas prêtes pour une mise en service en lieu et place des avions de guêt E-2C sur porte avions, genre de petits Awacs ; Northrop Grumman MQ-4C Triton : Acquisition de drones de surveillance maritime à haute altitude (HALE), venant intégrer la flotte partagée de renseignement de l'OTAN ; Airbus A330 MRTT : Livraison officielle du 10e avion ravitailleur multirôle de la flotte multinationale et officialisation de l'adhésion de la Finlande à ce programme ; Airbus A400M : Lancement d'une nouvelle initiative multinationale pour étendre les capacités de transport militaire stratégique des Alliés ; Espace et Détection : Lancement d'initiatives conjointes pour développer des capacités spatiales de haut du spectre, de nouvelles capacités de frappe et des systèmes de défense aérienne.
Le dispositif est complété par de Nouvelles stratégies et plateformes industrielles de l'OTAN pour simplifier l'accès au marché de la défense à travers la Stratégie SYNC : Adoption d'un nouveau cadre et d'une stratégie industrielle pour approfondir la coopération avec l'industrie de l'armement et traduire les budgets en capacités de production concrètes ; NATO Front Door for Industry : Création d'un guichet unique simplifié pour les entreprises ; Le "Demand Signal" consolidé : Publication inédite et non classifiée des priorités d'innovation et des besoins capacitaires de l'OTAN à long terme, donnant de la visibilité aux investisseurs ; Le "NATO Engine" : Lancement d'un cadre de collaboration transatlantique pour connecter les usines disponibles et maximiser les chaînes de production de défense entre l'Europe, le Canada et les États-Unis. Sont introduites des Initiatives technologiques et sécuritaires : Drone Edge Initiative : Programme visant à stimuler les investissements industriels et technologiques de pointe dans les systèmes de lutte anti-drones soit 40 milliards de dollars en 5 ans avec place de marché; Matières premières critiques de défense avec la Signature d'accords spécifiques pour sécuriser l'approvisionnement industriel en terres rares et métaux stratégiques essentiels aux technologies de défense. Rappelons que l’OTAN dispose déjà d’un guichet unique NSPA, comme NCIA pour l’information et la communication, avec et au profit de ses 32 membres, ce dont ne dispose pas l’UE, ainsi que des agences de programme, comme l’OCCAR, Organisation conjointe de coopération en matière d’armement, non rattachée à la Commission européenne et qui se revendique comme étant une agence internationale.
Toutes ces annonces doivent cependant se trouver en adéquation avec le triple objectif de réduire la fragmentation naturellement créée au départ par les Etats. Cela doit être fait en investissant intelligemment, éviter les duplications entre OTAN et UE, réduisant les initiatives trop diverses et converger vers une nouvelle architecture avec ses partenaires européens et autres.
Le nouveau cœur de l’OTAN - voire autres publications sur ce sujet - composé des pays de l’UE, plus des cercles de partenariats non UE, non Europe, pourra sans doute réduire ces luttes tout en officialisant une protection officielle de l’UE qui lui donnera l’identité politique et économique nécessaire pour faire respecter ses positions, comme le fait désormais la Chine. Dans le spatial, l’Europe est déjà habituée aux politiques fortes de consensus dans le cadre de l’ESA, organisation d’Etats membres qui inclut aussi des non européens, ainsi que la délégation à des agences, comme EUSPA, agence de l’UE pour le programme spatial, gestionnaire et opératrice de satellites à gouvernance particulière. Misons peut-être sur l’espace comme élément structurant, comme d’ailleurs pour lui-même.
Il s’agira de ne pas oublier la Türkiye dont l’occasion était montrer ses savoir faire et de revendiquer une implication dans les initiatives européennes, comme le Canada ou d’autres pays quasiment déjà intégrés dans l’UE par processus accéléré, avec les risques liés. Elle doit néanmoins encore régler certaines problématiques relationnelles, notamment avec la Grèce pour la revendication de territoires, qui semble moins être un problème dans l’OTAN que dans l’UE, bien incapable de pouvoir ou vouloir les résoudre, sans oublier Chypre, non membre de l’OTAN, comme d’ailleurs l’Irlande et d’autres.
Ces duplications sont également installées dans le domaine de la recherche et de l’innovation, historiquement très cloisonnées dans de nombreux secteurs, avec des absences de cohérences entre les initiatives DIANA, très populaire au centre Europe, et même au sein de l’UE avec HEDI de l’agence de défense et EUDIS de la DG DEFIS. Une compétition salvatrice mais non intelligente les bonifierait en fonction de l’existant, de l’impact, des objectifs et des besoins des utilisateurs finaux en cohérence avec les états membres. Même si le NIAG, groupement des industriels de l’OTAN a étouffé en son temps le WEAG européen avec la disparition de l’UEO remplacée par la Politique et de sécurité commune (PSDC) gérée par la Commission européenne et les Etats-membres, il ne doit pas s’agir d’une OPA de l’OTAN sur l’UE ni inversement tout en reconnaissant que des réalités et initiatives sont intéressantes et capitalisables de chaque côté. Le changement de position des Etats-Unis, sans leur retrait, peut être désormais un élément facilitateur avec de toute façon une lutte de leadership naturelle comme dans toute organisation. Le Royaume-Uni, souvent actuellement à l’initiative, aura toute sa place dans la défense de l’UE et le l’Europe, avec une possible dissuasion de type nucléaire avancée à la française, mais comme partenaire non UE sine die.
L’OTAN, considérée comme européenne par les étasuniens et étasunienne par les Européens dont les Français, est déjà un vecteur d’intégration européenne avec les répartitions de besoins capacitaires et l’espérance de réalisation par les pays membres. Cela doit être désormais réalisé en intelligence de partenariat (coopération, collaboration, alliances) pour remplacer les offsets purs, savoir faire et segmentation reconnue, dépendance dans l’interdépendance au profit de la collectivité.
